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France

Gaspillage alimentaire: même à Rungis, on trie

Rungis à 08H00. Les primeurs, bouchers, fromagers et poissonniers du marché de gros parisien ont remballé leurs étals. C’est l’heure où le tri peut commencer.

«On fait ça pour des personnes démunies, pour qu’elles puissent manger des produits frais», explique Pascal Catiga, l’un des 27 trieurs des «potagers de Marianne», association installée au coeur du plus grand marché alimentaire frais d’Europe.

Une partie des invendus de ce temple de l’opulence alimentaire sont ainsi redistribués à des associations caritatives (Resto du coeur, Banque alimentaire..) et aux épiceries solidaires du réseau Andès.

Même si de nombreuses start-up, comme Phenix, se lancent dans le créneau de la lutte contre le gaspillage, les Potagers de Marianne restent les seuls à ne s’occuper que de produits frais, dont la récupération est la plus délicate.

A 10H00, Bernard Oudard, arboriculteur, recule un camion blanc devant le hangar. Son plateau est presque vide, à l’exception d’une palette de cagettes: une tonne de clémentines.

«Je n’ai pas trouvé d’acheteur. Elles sont trop petites. Et tâchées», explique l’homme, qui produit des pommes et des poires en Seine-et-Marne et des clémentines au Portugal.

Il n’a pas eu le coeur d’apporter ses fruits au méthaniseur du site, comme le font beaucoup. «Je préfère donner que jeter».

M. Oudard aura perdu 400 euros. Mais il en a engrangé 12.000 sur le reste de sa livraison. «C’est comme la charité, vous avez quelqu’un qui fait la manche, vous ne lui filez pas un billet de 500, vous lui filez une pièce d’un ou deux euros (…) Vous ne vous mettez pas en péril parce que vous donnez quelque chose», dit-il.

En revanche, il n’apprécie guère l’initiative «les fruits moches» lancée par la grande distribution. En commercialisant à prix réduits des fruits et légumes ne correspondant pas aux normes de taille ou d’aspect, «les supermarchés pèsent sur nous, les producteurs, en tirant les prix à la baisse», ronchonne-t-il.

Ecole de formation

Après déchargement, le tri est un travail de fourmi: il faut sortir les fruits pourris un par un, regarnir d’autres cagettes. Sans les abîmer. Une activité pas vraiment rentable s’il fallait rémunérer les salariés normalement.

Pour compenser, l’association qui pilote le projet se transforme en école de formation aux métiers de la logistique alimentaire pour des gens éloignés de l’emploi. Et ça marche. Certains sont ensuite réemployés sur le marché.

«Nous leur apprenons à monter une palette, passer le permis de conduire, lire une carte pour les livraisons», dit Lydie Berdin, encadrante technique.

«On se lève tôt, on travaille dur, dans le froid, mais notre métier est utile», sourit une trieuse, «on évite le gâchis».

Reste à trouver un équilibre économique. «Les fruits tâchés demanderaient une main-d’oeuvre spéciale pour les convertir en confiture, mais il n’y a pas de filière, et cela ferait concurrence à ceux qui font de la confiture avec des produits de qualité», relève M. Oudard.

«Nous avions un atelier de transformation de légumes en soupes, livrées dans des supérettes parisiennes, mais nous l’avons arrêté il y a quelques semaines», ajoute Arnaud Langlais qui dirige les Potagers de Marianne. Le prix de revient de la soupe était trop élevé.

En 2016, les Potagers de Marianne ont recyclé plus de 500 tonnes de fruits et légumes. Une goutte d’eau par rapport aux 2,8 millions de tonnes de produits qui transitent annuellement à Rungis. Mais un chiffre en constante augmentation depuis 2008: à peine cent tonnes avaient alors été récupérées.

La recette a été étendue à trois autres marchés de gros: Perpignan, Lille, et Marseille.

Plus globalement, Rungis «essaie de faire diminuer les volumes de saisies d’année en année», explique Stéphane Layani, PDG de la Semmaris, société qui gère le marché. «Saisie» veut dire «destruction» en langage Rungis.

De 70.000 tonnes de déchets -des emballages essentiellement- le volume est tombé à 30.000, grâce notamment à un système vertueux de méthanisation lié à du chauffage urbain.

Sans attendre les résultats des Etats généraux de l’alimentation (Egalim), le marché a décidé le lancement, début 2018, de son deuxième plan «Rungis Green Business». Les Potagers de Marianne seront sollicités, sans doute. Rungis «saisit» encore 3.000 tonnes de «produits putrescibles» par an.

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