L'entretien avec Philippe Hamman, sociologue spécialiste du transfrontalier
Philippe Hamman, professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg et spécialiste des métropoles transfrontalières, décrypte les spécificités de l’Eurométropole de Strasbourg dans le nouveau cahier POPSU qui paraît aujourd'hui.
Quelle est la réalité des échanges entre Strasbourg et Kehl ?
« On parle de flux très concrets. Aujourd’hui, entre 6 000 et 7 000 frontaliers vivent côté français et travaillent dans l'Ortenau. Et près de 3 000 Français résident à Kehl, ce qui représente une part significative des 40 000 habitants de la ville allemande. Ce ne sont pas seulement des statistiques : ce sont des habitudes de vie, des relations de travail, des enfants qui traversent la frontière chaque jour. »
Cela veut-il dire qu’on ne peut pas parler de frontière au sens classique ?
« Exactement. On n’est pas dans une relation internationale éloignée. On est dans une logique de proximité fonctionnelle. C’est ce que j’appelle un espace-frontière, une zone d’épaisseur et non une ligne. La frontière devient un lieu de contiguïté et d’interdépendance, marqué par des allers-retours permanents : emploi, consommation, logement, scolarité. »
Mais l’idée même d’Eurométropole n’est-elle pas remise en question avec le retour des contrôles décidés par l’Allemagne ?
« C’est une vraie limite. Le rétablissement des contrôles montre que la coopération transfrontalière reste fragile face aux logiques nationales. L’Eurométropole, comme l’Eurodistrict avant elle, repose sur des intentions politiques fortes, mais elle n’a pas de pouvoir pour empêcher une décision prise à Berlin ou à Paris. Ce sont des structures d’accompagnement, pas des instances décisionnelles. »
Cela signifie-t-il que la frontière n’a jamais vraiment disparu ?
« Elle a changé de forme. Il ne faut pas croire à la fin des frontières, mais plutôt à leur repositionnement. Les flux existent, mais ils cohabitent avec des écarts matériels : salaires, immobilier, fiscalité. Ces écarts sont à la fois des moteurs d’attractivité et des facteurs de déséquilibre. On vit donc dans un entre-deux permanent, où la coopération avance, mais jamais de manière linéaire. »
Quelles sont aujourd’hui les tensions les plus sensibles ?
« La question environnementale devient centrale. Le cas des camions allemands qui traversent l’Alsace pour éviter la taxe autoroutière en Allemagne est emblématique. Il y a aussi les enjeux liés à la qualité de l’air, à l’urbanisation du foncier frontalier, à l’équilibre entre offre de logement et mobilités pendulaires. Ces sujets concrets vont peser davantage que les grands discours européens dans les années à venir. »
S'INFORMER : Le cahier POPSU "Comment les enjeux transfrontaliers rencontrent-ils la question métropolitaine ?" est disponible aux Éditions Autrement.
Lire la dernière édition de l'Essentiel Strasbourg