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Jeudi 18 décembre

L'entretien : Georges Bischoff et Hervé Lévy

Rédigé par Sailesh Gya
L'un des éléments les plus marquants de l'histoire vinique à Strasbourg est ce fût qui contient un vin de 1472 dans les Hospices civils de Strasbourg (Crédit : Stéphane Louis).

Le livre Le vin de Strasbourg, écrit par l’historien Georges Bischoff et le journaliste Hervé Lévy, avec les photographies de Stéphane Louis, a remporté le Prix Movis 2025. Cette distinction nationale récompense chaque année un ouvrage consacré au vin ou aux spiritueux. Entretien.

Vous affirmez que la cathédrale de Strasbourg est visible depuis Nordheim. S’agit-il d’une image ou d’une réalité ?

Georges Bischoff : « Ce n’est pas une figure de style. Depuis le Kronthal, au-dessus de Nordheim, la cathédrale est parfaitement visible. Ce point haut accueillait autrefois le château du Kronenbourg et, à la Révolution, le premier relais du télégraphe optique entre Paris et Strasbourg. Le terminus se trouvait sur la plateforme de la cathédrale. Cette visibilité était donc indispensable. Elle montre que la cathédrale structurait le territoire bien au-delà de la ville, à la fois comme repère symbolique et comme point nodal technique et politique. »

Votre ouvrage montre aussi un chassé-croisé entre la bière et le vin à Strasbourg. Que dit-il de l’identité de la ville ?

Georges Bischoff : « Strasbourg se situe sur une véritable ligne de partage. On y brasse de la bière depuis au moins le XIIIᵉ siècle, tandis que la vigne est présente depuis le Moyen-Âge, voire plus tôt. Il ne s’agit pas d’une opposition, mais d’une coexistence durable. Cette frontière se retrouve dans d’autres domaines : religieux, linguistique ou gastronomique. Le fait que ce livre paraisse au moment où les dernières grandes brasseries industrielles quittent Strasbourg est révélateur. La ville a toujours été un espace d’interface. »

Quelles traces concrètes de ce passé vinicole restent visibles aujourd’hui ?

Georges Bischoff : « La plus spectaculaire est la cave des Hospices civils. Elle remonte au Moyen-Âge et témoigne de la domination économique exercée par Strasbourg sur les vignobles environnants. Le tonneau daté de 1472 ou plus exactement de 1476, et contenant le plus vieux vin d'Europe, n’est pas une curiosité. Il incarne une mémoire collective, liée à une année viticole d’excellence et à un contexte politique précis, celui des victoires des villes rhénanes sur le duc de Bourgogne. »

Votre travail, Hervé Lévy, a consisté à retrouver ces traces dans la ville contemporaine. En quoi cette démarche éclaire-t-elle Strasbourg aujourd’hui ?

Hervé Lévy : « Il en reste finalement peu, et c’est ce qui rend la démarche intéressante. À part la cave des Hospices civils et quelques lieux emblématiques, Strasbourg a largement effacé ses fonctions viticoles. Le travail photographique de Stéphane Louis met en regard des lieux très transformés avec ce qu’ils représentaient autrefois. Cela permet de mesurer les ruptures autant que les continuités. »

Vous insistez aussi sur l’idée que le « vin de Strasbourg » n’est pas un vin produit dans la ville.

Hervé Lévy : « Strasbourg n’est pas un terroir viticole au sens strict. En revanche, la ville a longtemps joué un rôle central dans la circulation, le stockage et la taxation du vin. Les productions des villages alentour entraient par des points de passage précis, notamment l’ancienne douane. Le vin faisait pleinement partie de l’économie urbaine, au même titre que le commerce fluvial. »

Cette histoire résonne-t-elle avec la viticulture actuelle ?

Hervé Lévy : « Oui, très clairement. Les jeunes viticulteurs alsaciens innovent en se tournant vers des pratiques anciennes : bio, biodynamie, travail du sol, assemblages. Ils remettent en cause le modèle strictement fondé sur le cépage pour revenir au terroir. Ce n’est pas un retour en arrière, mais une réponse contemporaine aux enjeux environnementaux et culturels, dans la continuité de cette longue histoire de circulation et d’adaptation. »

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